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Article d’origine publié sur www.cercle-k2.fr

Numérisme et scientisme – Depuis quelques décennies, les pouvoirs publics ont fait de la conquête algorithmique un nouvel Eldorado. Ni la sphère publique ni la sphère privée n’échappent à cet impérialisme numérique. La période de crise sanitaire a accéléré ce mouvement de numérisation de la société civile. En ces temps où le savant domine le politique, deux dérives possibles exigent une grande vigilance : le scientisme et le numérisme. Scientisme, tout d’abord, car l’exercice du pouvoir de l’expertise scientifique et médicale n’est pas sans dangers. L’application Stopcovid en est la principale illustration. La crise sanitaire a mis en lumière ce que pouvait être une société dont les choix sont sinon effectués, du moins guidés par les scientifiques. Cette démocratie expertale a fait naître chez certains une forme de technofolie et chez d’autres une véritable technophobie. Il n’est pas bon que le savant fasse de la politique, pas plus qu’il n’est souhaitable que le politique agisse en savant. La Cité est affaire de choix d’ordre éthique, économique, moral et ne se réduit pas à une modélisation des risques. Le scientifique propose et le politique dispose. Gardons à l’esprit cette règle essentielle. Numérisme, ensuite, car les algorithmes pourraient à l’avenir faire la loi et rendre la justice. La gouvernance par les nombres domine le monde. Le budget conditionne toute politique. Le modèle du marché impose ses valeurs. La quantité devient un critère de qualité. Les nouvelles technologies ne sont pas neutres et véhiculent avec elles de dangereuses idéologies.

Le digital learning – Les nouvelles technologies ont connu un essor sans précédent pendant la période d’état d’urgence sanitaire. Nécessité fait loi, diront certains. Le confinement a obligé chacun d’entre nous, dans des conditions variables, à prendre ses distances. Le télétravail a eu le vent en poupe. La consultation médicale s’est faite par visioconférence. La justice, pendant la période de confinement et en période de déconfinement progressif, s’est tenue hors les murs des tribunaux. Quelle aubaine pour les plateformes numériques ! … Surtout, la formation, primaire, secondaire et universitaire a dû basculer du présentiel au cours à distance en quelques semaines. Jamais le digital learning, comme on l’appelle Outre-atlantique, n’a connu un tel succès.

Digital learning et Universités – L’Université est au cœur du débat. Madame la Ministre de l’enseignement supérieur a déclaré que la rentrée universitaire se fera probablement à distance. Jusqu’ici tout va bien ! Mais elle a également laissé entendre que la formation à distance pourrait être un modèle à encourager et à développer dans les années à venir, sans aucune concertation préalable avec les personnes concernées, et notamment les enseignants-chercheurs. En réponse à cette « suggestion », une tribune a été rédigée « contre un enseignement 100% à distance ». La polémique pourrait s’intensifier à la lecture d’une proposition de loi enregistrée à l’Assemblée nationale le 19 mai 2020 par Frédérique Meunier visant à instaurer l’enseignement numérique distanciel dans les lycées, collèges et écoles élémentaires, proposition intégrant incidemment les universités : « Pour les universités, cela pourrait éviter des frais de logement et d’études aux étudiants dont les parents ne peuvent assumer des études longues et coûteuses ». Drôle de motivation que celle qui consiste à répondre aux inégalités en mettant en place des formations différentes, à distance, « moins longues et. moins coûteuses »  créant ainsi de nouvelles injustices ! La solution ne résiderait-elle pas plutôt dans la mise en place de mesures destinées à permettre l’accès de tous à une même formation de qualité ?

Sans se limiter à cette proposition de loi, élevons le débat afin de mieux comprendre pour quelles raisons déterminantes la substitution d’un enseignement à distance à un enseignement en présentiel est dangereuse et à contre-courant. Le tout à distance est inopportun tant sur le plan pédagogique que sur le plan social. Le lien numérique ne remplacera jamais le lieu physique. L’Université en général et la Faculté de droit en particulier sont à la fois un lieu privilégié de formation et un lieu privilégié de socialisation.

Un lieu de formation – Bien évidemment, l’enseignement supérieur n’a pas découvert la formation à distance lors de la crise sanitaire. Il y a de nombreuses années que l’offre à distance ne cesse de se développer. Que l’on songe aux MOOC (Massive open online course), aux SPOC (Small private online course), ou aux ENT (environnement de travail numérique). Les formations à distance du CAVEJ existent depuis longtemps. Le CNED propose depuis près de 80 ans des formations à distance qui ont évolué avec les technologies disponibles. L’Institut national des formations notariales propose de nombreuses formations à distance en BTS, en licence professionnelle ou en ECCT (examens de contrôle des connaissances techniques). La future réforme de la formation des notaires propose de diversifier son offre de formation initiale en ajoutant du digital learning. La formation continue des professionnels du droit développe également une offre à distance pour répondre aux contraintes des différentes structures. Des diplômes universitaires ou des Master sont disponibles à Rennes, Paris ou Grenoble en formation exclusivement à distance.

L’opportunité des outils numériques – On ne peut nier l’utilité de telles formations à distance profitant des nouvelles technologies. Elles permettent d’enrichir et de diversifier les supports. Elles offrent, à l’étudiant qui travaille ou qui n’a pas les moyens de se loger sur place, la faculté d’apprendre quand il le veut, où il veut, avec qui il veut. L’autonomie de l’apprenant dans un modèle pédagogique « constructiviste » est valorisée par une formation dite « sur mesure » dans le temps, dans l’espace et dans son contenu. L’apprenant est au cœur du dispositif. Il est un acteur de sa propre formation, une formation participative. La formation à distance encouragerait en outre la pédagogie inversée. Elle est pratique, rentable, flexible, adaptée. Ne fait-on pas dans ces conditions un faux procès au digital learning ?

L’opportunité de la formation à distance est plus forte encore en période de crise sanitaire. Inscrite dans un plan de continuation d’activité, elle évite une rupture pédagogique avec les étudiants en maintenant un lien humain fondamental pendant une période particulièrement anxiogène sur le plan personnel et professionnel. A ce titre, la crise sanitaire étant amenée à devenir aussi cyclique que les crises économiques, une stratégie numérique doit être mise en place par l’ensemble des établissements de l’enseignement supérieur, publics et privés.

Un complément et non un substitut – Si la formation à distance est un complément utile en période « normale » et un palliatif indispensable en période de crise, elle ne doit absolument pas devenir la règle.

Tout d’abord, la tentation serait de faire du digital learning non plus un moyen mais une fin. Au lieu de servir la pédagogie universitaire, elle l’asservit. La formation à distance devient dans ce cas le bras armé d’un individualisme exacerbé où l’apprenant est un consommateur de formations. Ensuite, généraliser la formation à distance à l’Université, c’est proposer une formation de masse en créant de nouvelles inégalités. Ceux qui en ont les moyens continueront de bénéficier de formations en présentiel et sur mesure en groupes restreints dans les meilleures écoles. Les autres devront se contenter d’une formation universitaire de masse et impersonnelle à distance. En outre, cette course au e.learning fait de l’Université une machine à produire des diplômes. Cet objectif l’emporte sur la qualité du processus de formation. L’Université doit tout au contraire défendre un service public de l’enseignement supérieur, garantissant une égalité d’accès à une formation de qualité, quels que soient les revenus de l’apprenant.

L’irréductible principe de présence – La pédagogie à distance n’égalera jamais la pédagogie en présentiel. Celui qui soutient le contraire n’a jamais enseigné. Pour cette raison, il est urgent de consacrer en matière d’enseignement un principe de présence. En droit spécialement, tant l’art que la méthode font obstacle à une formation totalement à distance.

L’art de l’enseignement – Un cours de droit, qu’il se déroule en amphithéâtre, en travaux dirigés ou en séminaires, repose sur un processus de co-construction entre l’enseignant et les étudiants. L’échange est plus simple en petits groupes, ce que permettent les séances de travaux dirigés et les séminaires en master 2. Avec des effectifs réduits, le cours n’est pas dispensé de manière unilinéaire, mais de manière circulaire. Quant au cours en amphithéâtre, il ne s’agit pas de lire ou de dire un cours. C’est un art bien subtile que celui de s’adresser à des centaines parfois plus d’un millier d’étudiants. Il y a toute une mise en scène, une gestuelle, des regards, une posture, un ton, une voix, une position du corps. La corporéité de l’enseignement, notamment en droit, est importante. Il y a dans les cours dispensés devant un grand nombre d’étudiants une part d’implicite qui amène l’enseignant à adapter son discours face à la réaction des étudiants. Il y a un échange que la visioconférence ne permet pas. Qui n’a pas eu l’expérience d’une visioconférence où pour s’entendre, paradoxe ultime, on demande à ce que chacun éteigne son micro ! Il faut sentir et séduire pour instruire. Sentir, car c’est face à un auditoire et en fonction des réactions qu’un enseignant adapte son discours. C’est identifier celui qui décroche pour le ramener dans la leçon, saisir les moments de relâchement pour diversifier les exemples, sortir de la pure technique pour donner du souffle aux propos. Séduire, car l’enseignement est un art oratoire. Le droit s’illumine grâce à l’art de la parole et de la prise de parole.

La méthode d’enseignement – Encourager le tout à distance serait à contre-courant de ce qu’on attend aujourd’hui des Facultés de droit et des grandes écoles. Le juriste est devenu un entremetteur et sa formation professionnelle doit se doubler d’une ouverture sur le monde. Le juriste 2.0 doit notamment contrebalancer l’utilisation croissante des outils numériques, qui créent de la distance, par le développement d’une intelligence émotionnelle. Le juriste, dans un monde où domine le marché, doit être sensible aux techniques du management, doit savoir accueillir des clients et gérer une équipe. Le juriste entremetteur doit être une cheville, une interface au carrefour de questions éthiques, économiques, comptables, environnementales, juridiques. La formation des juristes ne se réduit plus à des compétences dures, hard skills, mais doit accorder une place importante aux compétences douces, soft skills. L’intelligence artificielle qui ne cesse croître doit être contrebalancée par une intelligence humaine et émotionnelle. La formation doit progressivement réduire la part des connaissances pour insister sur la part des compétences. Comment peut-on défendre un tel discours, auquel d’ailleurs on peut ne pas adhérer, et prôner en même temps le développement du digital learning ? Le développement exponentiel du monde numérique en droit doit être contrebalancé par une formation ancrée sur l’humain et l’émotion, ce qu’altère nécessairement toute formation à distance.

Quant à l’équipe enseignante, nous avons toute une génération d’enseignants qui ont été formés pour enseigner en présentiel. Ils ne peuvent se contenter de basculer en visioconférence pour répondre aux attentes d’une bonne formation à distance. Si cette dernière doit être encouragée, il faudrait revoir également la gestion des heures d’enseignements. La formation à distance demande plus de travail personnel en raison de l’adaptation nécessaire du contenu. Le temps de préparation est plus important. La disponibilité attendue des enseignants plus contraignante. Or, pour l’instant, le système universitaire ne permet pas de comptabiliser équitablement ce temps invisible de la formation à distance.

Le tout à distance est une erreur pédagogique mais aussi une erreur sociale.

Un lieu de socialisation – L’Université et la Faculté de droit sont des lieux de socialisation. Encourager le digital learning c’est contribuer à une désocialisation des étudiants.

Brassage des personnes et des cultures –  Lieu de socialisation, l’Université demeure avant tout un lieu de rencontres. Au-delà d’un échange entre étudiants et entre étudiants et enseignants, la présence physique des étudiants permet de lutter contre la discrimination sociale et géographique. L’Université permet à des étudiants venant de différents horizons de se rencontrer. L’Université décloisonne et contribue à la diversité des profils. Elle permet un brassage des personnes et des cultures. Des classes sociales différentes se côtoient. Des personnes venant de zone rurale ou de zone urbaine partagent. Grâce notamment aux étudiants étrangers un mélange des cultures devient possible. Le numérique enferme l’étudiant dans sa propre zone géographique, sa propre classe sociale et sa propre culture. Le e.learning est une cause de « désintégration ». La formation à distance est la négation de l’idée de communauté, qui est à l’origine de l’Université. Elle réduit les étudiants à être une somme d’individus, une masse informe d’individualités.

Fracture numérique – La formation à distance, ensuite, renforce la fracture numérique. Une enquête récente révèle que 77 %, seulement, des familles ont un ordinateur à la maison et la plupart considèrent comme une véritable torture la rédaction d’un courriel. Au surplus, la formation à distance creuse les inégalités sociales. De nombreux étudiants n’ont pas un ordinateur portable à leur disposition exclusive. Beaucoup n’ont pas un abonnement internet sinon personnel, du moins de qualité. Un grand nombre n’ont pas une pièce dédiée leur permettant de suivre cette formation en toute tranquillité.

Porosité des sphères sociales – La formation à distance brouille également les frontières. On a pu observer de quelle manière le télétravail pouvait brouiller la frontière entre la vie professionnelle et la vie personnelle. L’intensité de travail est parfois supérieure à celle fournie en présentiel. Pour un étudiant, la conséquence est la même : la sphère d’intimité diminue et la séparation des mondes s’atténue.

Prenons nos distances ! – En définitive, personne n’est dupe. La politique que sous-tend cette volonté soudaine de nos gouvernants d’encourager le digital learning est, et ce depuis des décennies, de nature budgétaire : réduire le coût du service public de l’enseignement supérieur, en encourageant les formations payantes, en développant les établissements privés, en limitant autant que faire se peut le nombre d’étudiants dans les universités et en durcissant les conditions d’accueil des étudiants étrangers. L’industrialisation du digital learning fait le sacrifice de l’avenir de nos étudiants et instaure un système injuste. Dans ces conditions, il est préférable de s’accorder un temps de réflexion et prenons nos distances avec le digital learning !

 


Mustapha Mekki, directeur général de l’INFN, agrégé des Facultés de droit et professeur à l’Université Sorbonne Paris Nord, co-directeur de l’institut de recherches pour un droit attractif (IRDA)

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